Surf sur la vague Frenchie

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Au coeur de la vague

Le surf, implanté en France depuis 1956, connaît un boom ces dix dernières années. Immersion sur la côte Atlantique pour comprendre cette passion qui nous fait vibrer, de l’Hexagone aux outre-mer.

Faustine Prévot

En ce matin radieux de mai, dans le sud des Landes, deux équipes alignent leurs surfs face à l’océan∘: les maillots bleus et les rouges. Moniteur à l’école Darrigood d’Hossegor, Léo explique les bases de la glisse à une bande de copains quadragénaires qui ont débarqué des quatre coins de la France. Florian, lui, indique vite à son groupe, un peu plus avancé, les conditions de la session∘: «○Aujourd’hui, les vagues sont creuses et rapides. Donc il va falloir se lever d’un coup∘!○». Habituée du cours, Alice, jeune Toulousaine aux longs cheveux noirs, peinture de guerre rose sur les pommettes, est prête à attraper l’onde de ses rêves. Sophie, Parisienne de 46○ans au sourire lumineux, espère surtout retrouver son niveau, après un an sans monter sur une planche. À l’école Darrigood, les élèves viennent de tous horizons et les filles sont légion. Si les épreuves de surf des Jeux olympiques de Paris ont captivé 19○millions de spectateurs, cette passion va au-delà de l’effet de mode et tient de la lame de fond∘: selon la Fédération française, le nombre de pratiquants, qui plafonnait à 600∘000 il y a dix ans, dépasse désormais le million.

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Pourtant, vu de l’extérieur, la question peut se poser∘: pourquoi passer des heures dans l’eau pour tenir trois minutes debout∘? L’efficacité, c’est bien le cadet des soucis de Raphaël, feu follet de 11○ans qui a une seule idée en tête, s’éclater∘: barboter dans l’écume où Florian l’a poussé, se lever et rigoler d’avoir perdu son dossard dans les remous où il a fini par tomber. Seul au large, Louis, biologiste quadragénaire installé à Hasparren, au pays basque, est en quête d’un tout autre type de sensations∘: il se faufile dans un rouleau qui se referme comme une mâchoire. «○Je recherche la montée d’adrénaline et de dopamine que procure la glisse. C’est une addiction si puissante que lorsque je vivais à La Réunion en 2011 et que les attaques de requins se sont multipliées, nous étions encore une centaine sur l’île à braver le danger…○», reconnaît-il, en plissant ses yeux bleu acier.

L’intensité de l’instant touche tous les mordus du surf, quel que soit leur niveau. Sophie dépeint une plénitude qu’elle éprouve rarement, si ce n’est lorsqu’une représentation d’opéra l’emporte. «○Dans notre société de l’immédiateté, où j’ai dû limiter mon temps sur les réseaux, c’est la seule activité qui me mobilise toute entière. Pour prendre une vague à ma mesure, je dois scruter en permanence l’horizon, déterminer le moment où je dois commencer à ramer puis me redresser…○», précise-t-elle. Cette présence corps et âme au monde atteint son apogée dans les tubes. Arnaud Darrigade, qui est originaire de Seignosse et a ouvert l’école Darrigood il y a dix ans juste à côté, évoque, de sa voix chantante, une expérience quasi mystique∘: «○Quand on entre dans le rouleau, le temps s’arrête. On y reste une poignée de secondes qui paraissent des minutes. On voit tout clairement, la forme d’une goutte d’eau, nos appuis… C’est comme si on avait été choisi pour être au bon endroit au bon moment. Il y a un côté presque divin.○»

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Ces épiphanies si difficiles à décrire, certains s’emploient à les faire vivre à d’autres. Pour Arnaud, ex-compétiteur qui entraîne des amateurs mais aussi de jeunes professionnels, la transmission est avant tout synonyme d’émotion∘: «○Je suis heureux quand des débutants se mettent debout pour la première fois et que leur visage s’illumine. Même pour les espoirs que je coache, ma victoire, c’est leur satisfaction, plus que les podiums.○» Alice suit sur Instagram les talents qu’Arnaud conseille, en espérant réaliser des figures aussi spectaculaires un jour. Mais elle garde à l’esprit l’essentiel∘: «○Le sentiment d’évoluer dans mon élément. Je me rends compte que l’océan m’a déjà beaucoup appris: la patience d’attendre la houle, la lucidité d’apprécier les quelques vagues que j’ai su apprivoiser, la persévérance lorsque je galère à passer la barre…○»

Une telle connexion à la nature tend à susciter le désir de la protéger. La championne Maud Le○Car, blonde gracile aux airs de sirène, a fondé Save la mermaid en 2021 à Seignosse (Landes). «○Je m’étais cassé la cheville et j’ai pensé que c’était la fin de ma carrière. Avant de tomber aux oubliettes, je voulais me servir de ma voix pour accomplir ce qui me tenait à coeur∘: préserver l’océan qui m’avait tout donné○», confie la trentenaire. Elle avait déjà songé à rejoindre des associations, mais n’avait jamais trouvé chaussure à son pied∘: «○Beaucoup me paraissaient extrêmes. Or je suis loin d’être parfaite, je voyage en avion… J’en ai créé une qui encourage les gens à faire du mieux qu’ils peuvent.○» L’année dernière, Save la mermaid a collecté trois tonnes de déchets sur la côte Atlantique. «○À Seignosse, nous organisons des ateliers pour sensibiliser les élèves du primaire de manière ludique, en les invitant à recycler les microplastiques qu’ils ont ramassés sur la plage en mosaïques colorées. L’idée est d’instaurer de bonnes habitudes.○»

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Pour certains, l’océan représente déjà l’alpha et l’oméga de leur existence. Matthieu Waeles, qui a goûté aux joies du bodyboard en Polynésie dès ses 7○ans, est devenu océanographe et s’est ancré au bord d’une falaise brestoise, il y a plus de trente ans. À 50 ans, le père de famille à la chevelure argentée répond tous les jours à l’appel de la mer. «○J’entends le bruit des flots en bas de chez moi, j’imagine le banc de sable et j’ai envie d’y être. En plus, comme c’est un spot difficile, j’y retrouve des initiés∘: nous plaisantons de nos gamelles, nous discutons du club de foot local… Ce sont mes amis de l’eau.○» Charline, professeure de yoga à Lyon, a choisi la voie opposée de l’itinérance. En 2022, la douce jeune femme a acheté un van pour aller, de temps à autre, rayonner autour de Lacanau, à l’ouest de Bordeaux (Gironde). «○Je l’ai aménagé comme une petite maison, avec un lit, une cuisine, une douche… Après le Covid, c’était mon gage de liberté pour explorer de nouveaux sites et continuer à faire des rencontres○», se félicite-t-elle. À l’instar de nombreux surfeurs, elle cueille les jours comme les vagues, qui se suivent, sans jamais se ressembler. fff

3 questions à…

Jérémy Lemarié, sociologue et enseignant à l’université de Reims.

«○Le surf débarque en France lors d’un tournage hollywoodien○»

Comment le surf a-t-il séduit la société occidentale∘?

Il est né dans le Pacifique nord, au sein de la civilisation hawaïenne dont le mythe fondateur affirme que l’océan est à l’origine de la vie. À partir du XIXe○siècle, lorsque les premiers touristes américains et britanniques voient les autochtones «○marcher sur l’eau○», ils veulent s’y essayer et relatent parfois leurs expériences. On peut citer des écrivains comme Mark Twain autour de 1860, Jack London en 1907 ou Agatha Christie en 1922. À partir de 1910, la pratique est popularisée en Californie par le champion de natation Duke Kahanamoku.

Quand débarque-t-il en France∘?

En 1956, le scénariste californien Peter Viertel, venu tourner à Biarritz l’adaptation du Soleil se lève aussi, d’Ernest Hemingway, apporte une planche dans ses bagages. Il finit par la casser dans les rochers et la fait réparer par un ébéniste local. L’objet sera alors répliqué et toute une génération va faire ses armes sur les vagues de la côte basque∘: les «○Tontons surfeurs○», dont fait partie le scientifique Joël de○Rosnay.

Comment se diffuse cette passion∘?

La pratique est institutionnalisée avec la création de la Fédération française de surf en 1964. Elle est aussi portée par le mouvement hippie qui prône le retour à la nature. À partir des années 1980, des magazines spécialisés comme Surf Session présentent la glisse comme un idéal de découverte de nouveaux horizons et de nouvelles personnes. Mais aussi un idéal de vie sans travail, selon que l’on taille la route avec trois fois rien ou qu’on se repose sur un capital familial ou financier.

Pour plonger dans la surf culture

Cinq livres

Surf, histoire d’une conquête, de Jérémy Lemarié, Éd. Arkhê, XXX∘p.∘; 12,50○€.

Les joies du surf, de Jack London, Éd. Payot & Rivages, XXX○p.∘; 6,90○€.

Petit éloge du surf, de Joël de Rosnay, Éd.Les Pérégrines, XXX○p.∘; 12○€.

Jours barbares, une vie de surf, de William Finnegan, Éd. Points, XXX○p.∘; 15,90○€.

Surf, le guide pour apprendre et progresser, de Justine Dupont et Baptiste Levrier, Éd. Paulsen jeunesse, XXX○p.∘; 26,90○€.

Un site

École de surf Côte française (ESCF)∘: ecoledesurf.com/ecoles/surf-hossegor/

Une initiative

Ramassage de déchets∘: sur les plages landaises, le 8○juin à Lacanau, le 14○à Hossegor, le 28○à Seignosse, le 5○juillet à Capbreton… www.savelamermaid.com/

Citation:

«○Le voilà qui fend l’air, volant vers le rivage, volant à la vitesse effrénée du flot qui le porte. C’est un nouveau Mercure-un Mercure noir.○» Jack London

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