Survivre quand l’île coule
Entre l’Inde et le Bangladesh, l’archipel des Sundarbans abrite la plus grande forêt de mangroves du monde. Mais face à la montée des eaux due au réchauffement climatique, cet écosystème ne suffit plus à freiner l’érosion des côtes. La priorité de ses habitants désormais : garder la tête hors de l’eau, le plus longtemps possible.
Ils le savent depuis des générations, leur territoire est vulnérable. A l’embouchure du Gange et du Bengale occidental, côté indien, ce sont près de 4,5 millions d’habitants qui vivent sur une véritable dentelle de bras de mer, de canaux, d’estuaires, et d’une centaine d’îles sujettes depuis longtemps aux inondations et aux cyclones. Dans cette zone marécageuse, ils pouvaient compter sur la plus grande mangrove du monde, cet écosystème végétal aquatique essentiellement composée de palétuviers, véritable muraille résistante aux inondations et capable d’atténuer la brutalité des tornades. Mais cette forteresse verte n’est pas éternelle et s’amenuise, sujette aux appétits des humains qui coupent son bois, pour construire des logements mais aussi pour laisser place à de très rentables élevages de crevettes. Parallèlement, la fréquence des épisodes climatiques extrêmes accélère. En 2020, le cyclone Amphan a ravagé la région. Bilan? Une centaine de morts, près de 500.000 personnes sans habitation, et toute une économie locale basée sur l’agriculture, la pêche et la production de miel, balayée en quelques instants. De plus en plus souvent, les agriculteurs voient leurs champs inondés d’eau salée, ce qui les rend infertiles. La menace d’une catastrophe climatique fait désormais partie du quotidien. En un siècle, trois îles ont déjà disparu. Mais la plupart des habitants ne veulent pas partir. Pour eux, plus qu’une maison, cette terre est une identité, un patrimoine et une mémoire. Ils rêvent d’une digue en béton qui la protègerait de l’érosion pour l’empêcher de sombrer à tout jamais.
Photos : Supratim Bhattacharjee, textes : Rachel Notteau
Derrière la photo
Au Bengale occidental, cette journée d’août 2020 commence dans un chaos indescriptible. Les habitants de l’archipel n’y sont pas encore remis d’un puissant cyclone survenu la veille, qu’une violente marée les prend au dépourvu. Leurs maisons sont englouties une à une. Comme ce salon de thé, tenu par la famille de cette jeune fille. Elle se tient là où se trouvait encore quelques heures plus tôt la principale source de revenus de ces gens très pauvres. Étonnement, la fillette arbore pourtant un air calme et résolu face à la dévastation. Un regard aussi percutant qu’un cyclone, qui a marqué le photographe.
Le CV
Reconnu pour son travail remarquable sur les catastrophes climatiques et leurs conséquences pour les populations, le photojournaliste indien SupratimBhattacharjee, né en 1983, habite à une trentaine de kilomètres des Sundarbans qu’il connaît depuis son enfance puisque l’un de ses oncles maternels y vit. Depuis 2009, il documente les effets du réchauffement climatique et de la montée des eaux qui s’accélère dans cette région. Un travail qui lui a valu en 2021 le prix UNICEF de la photo de l’année.
Ces clichés de Supratim Bhattacharjee sont à découvrir dans l’exposition Sundarbans, les colères de l’Océan, présentée du 1er juin au 5 octobre 2025 dans le Chemin des Libellules à La Gacilly (Morbihan).
Plus d’informations: https://www.festivalphoto-lagacilly.com
Légendes
Photo d’ouverture
En septembre 2022, la mer a ravagé les champs de l’île de Mousuni. Près de 90% des habitants ont perdu leur production agricole sans pouvoir retrouver d’autres terres. En cinq décennies, l’île a perdu un quart de son territoire.
Deuxième double
1) C’est bien de l’eau douce que ces deux femmes de l’île de Mousuni sont venues chercher à la pompe de ce puits assailli par les vagues. Depuis le passage du cyclone Fani au printemps 2019, l’eau de mer ayant contaminé 85 % des sources, les villageois sont bien souvent dans l’impossibilité d’accéder à un bien aussi essentiel que l’eau potable.
2) Cette photo aérienne, où le ciel et l’eau se confondent, témoigne bien de la vulnérabilité de l’île de Ghoramara. Située dans le delta du Gange, à une trentaine de kilomètres du golfe du Bengale, celle-ci s’est considérablement rétrécie, grignotée par le fleuve, passant en quelques décennies de 26 km² à seulement 6,7 km². En 2021, le cyclone Yaas a détruit la majorité des infrastructures de l’île, et causé la submersion d’une grande partie des terres agricoles essentielles à la survie sur place des derniers habitants désormais presque condamnés à l’exil.
3) Sur le rivage boueux de l’île de Mousuni, cette femme se demande si sa maison de bois, de toile et de plastique survivra au cyclone Remal qui approche. Ce dernier détruira plus de 20 000 maisons, laissant près de 100 000 personnes déplacées. Ce cycle continu de destruction enfonce de nombreuses familles dans la pauvreté. Engendrant une insécurité alimentaire et laissant peu de chance à une reprise économique pourtant vitale.
4) Ce jeune garçon, qui lève vers le ciel gris un regard inquiet, est assis à l’endroit où se trouvait autrefois sa maison, sur l’île de Sagar. Située dans une vaste zone marécageuse, celle-ci est parcourue de digues de bambous et de sacs de sable censées la protéger en régulant les apports d’eau. Mais dans un état de délabrement avancé, beaucoup d’entre elles ne résistent pas aux assauts des grandes marées cycloniques.
Troisième double
1) Des villageois de Sagar se tiennent devant un « centre des cyclones » en février 2023. Malgré un potentiel économique important, cette île est à la traîne en raison de la vulnérabilité sociale croissante des habitants de la côte.
2) En 2009, avec des vents atteignant 120 km/h, le cyclone Aila a frappé l’île de Sajtelia, détruisant plus de 190.000 maisons et des milliers de palétuviers de la mangrove qui constitue une barrière naturelle si importante. Sur des passerelles bâties sur pilotis, hommes, femmes et enfant forment une interminable file d’attente devant un point de distribution de fournitures de secours.
3) Juillet 2021. Les villageois travaillent sans relâche pour réparer les 250 kilomètres de digues de l’île de Mousuni. Quelques semaines plus tôt, le cyclone Yaas a frappé l’île. Ici, une brèche s’est créée, laissant l’eau salée se répandre sur les terres agricoles et rendre saumâtre l’eau potable. Ailleurs,les digues ont été totalement démantelées, ce qui a entraîné le déplacement de plus de 5 000 familles.
4) Bandana Daloi, 34 ans, et d’autres villageoise de l’île de Patharpratima prennent soin des mangroves nouvellement plantées, dans le cadre des vastes efforts déployés par les communautés locales pour restaurer les Sundarbans. Au cours de la dernière décennie, grâce à ces initiatives de reboisement, la région a connu une augmentation de 5 % de la couverture des mangroves.













